Une période anxiogène pour la défense nationale
«C’est un temps de paix, et pourtant d’imprévisibilité. Ayons la lucidité de le reconnaître : nous vivons une période inquiétante.» Lors de ses vœux aux armées, la ministre des Armées et des Anciens combattants, Catherine Vautrin, a souligné l’impact des bouleversements géopolitiques sur notre défense et, par extension, sur la société française. «En moins de dix jours, le monde a connu une opération américaine au Vénézuela, des prétentions américaines sur le Groenland, la mobilisation du peuple iranien pour s’affranchir du joug de la République islamique, et la poursuite de l’agression russe en Ukraine – avec l’usage, pour la seconde fois, d’un missile balistique à signalement stratégique s’inscrivant dans une grammaire nucléaire. Bienvenue en 2026.»
Le constat est sans appel : une crise n’en chasse plus une autre, celles-ci se superposent. «Elles s’additionnent et se multiplient», présageait déjà le général Thierry Burkhard, alors chef d’état-major des armées, le 11 juillet dernier. «Nous faisons face à un changement de référentiel stratégique. Et il n’y aura pas de retour en arrière», ajoutait-il. Cette prise de parole inaugurait une séquence cruciale, révélant progressivement l’ampleur inédite des défis géopolitiques. Elle a été suivie du discours d’Emmanuel Macron à Brienne, où le président a dévoilé une réforme organisationnelle d’ampleur du ministère des Armées et de nouvelles modalités d’engagement pour les jeunes. La publication de la Revue nationale stratégique, quelques jours plus tard, a scellé cette séquence en dressant un constat sans concession de notre environnement géopolitique dégradé. Elle a également esquissé les contours du réarmement, y compris moral, de la Nation, confirmant que le contexte exigeait une réponse sans précédent.
Une confrontation qui remodèle l’ordre mondial
Dans ce contexte, notre accoutumance à la violence augmente. Il y a cinq ans, qui aurait pensé entendre rugir des chars sur le continent européen ? La force s’est imposée comme l’outil principal des relations internationales : «Beaucoup de pays considèrent que c’est le moyen le plus simple et le plus rapide d’obtenir des résultats», affirmait encore le général Burkhard. Mais la guerre n’en est pas l’expression systématique. La confrontation est invisible, insidieuse. Elle s’immisce dans tous les milieux – l’économie, le militaire, la société, les informations – et s’installe sur le temps long.
Désinformation, espionnage des entreprises sensibles, cyberattaques… Ces menaces hybrides prospèrent sur les replis identitaires, les séparatismes ou les inégalités économiques. Ces fractures menacent de miner le socle commun sur lequel repose la République. Or, dans un monde où les équilibres géopolitiques vacillent, la cohésion nationale constitue une question de sécurité.
Sans elle, notre capacité à répondre à une crise, voire notre volonté de nous défendre, se trouverait affaiblie. «L’évolution de notre environnement pose donc des défis majeurs pour notre société», confirme le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées. «Les armées sont présentes, mais des renforts sont utiles.» Leurs déploiements s’étendent de la sécurisation du commerce en mer Rouge à la permanence de la dissuasion, en passant par le soutien à la reconstruction de Mayotte ou le déploiement de nouvelles brigades en Roumanie. Le seul socle des militaires professionnels ne peut plus répondre à tous les défis de notre temps. Le modèle d’armée doit donc évoluer pour tenir ce rapport de force dans la durée. Pour le président de la République, «nous avons besoin de mobilisation. Mobilisation de la Nation pour se défendre, pas contre tel ou tel ennemi, mais pour se tenir prête et être respectée.»
Un modèle hybride pour une guerre hybride
Dès 2022, l’objectif annoncé d’un réserviste pour deux militaires d’active avait entraîné une évolution du modèle d’armée française. Avec le service national, c’est encore une nouvelle étape qui est franchie. «Les armées françaises représentent aujourd’hui environ 0,5 % de la population. Avec la réserve et le service national, nous élargissons cette part de la nation qui possède une culture de défense, ce qui est un atout dans une période délicate», souligne le général Mandon.
Plus besoin d’être militaire de carrière pour être sensible aux enjeux militaires et les diffuser. «Le réarmement ne peut être uniquement militaire, capacitaire, budgétaire ou technologique, insistait le Premier ministre Sébastien Lecornu. Il est moral et humain.» C’est bien l’objectif du service national : il s’agit de créer une nation non pas de soldats, mais de citoyens unis et conscients de leur responsabilité. Il offre à la jeunesse la possibilité d’agir et de penser en collectif en leur inspirant un sentiment de fierté et d’appartenance. Ce dispositif répond aussi à la soif de servir, car 70 % des 18-24 ans se montrent favorables au principe du service national. Ce service constitue une pierre à l’édifice pour rassembler, former et transmettre. «Nos armées n’ont plus vocation à accueillir la totalité d’une classe d’âge – ce qui représente entre 600 000 et 800 000 jeunes. Un tel modèle de conscription obligatoire et universelle ne correspond pas aux besoins de nos armées ni aux menaces», insistait le président de la République. En offrant aux jeunes qui se portent volontaires et qui seront retenus des missions variées et formatrices, ce nouveau dispositif contribuera à la sécurité du territoire tout en préparant les nouvelles générations à s’engager pour la Nation. Un service national utile à la fois pour les armées, mais aussi pour les appelés.



