Les conflits armés ont toujours des coûts économiques exorbitants, sans parler des pertes humaines. Le coût de la guerre est difficilement chiffrable. Il dépend de la durée de l’enlisement et des “à-côtés”. En fait, les conséquences économiques, tout comme les causes des conflits armés, sont toujours complexes à appréhender.
Les risques liés aux conflits génèrent de nombreuses incertitudes économiques, directement perceptibles dans les contraintes budgétaires, les performances macroéconomiques. Si les effets conjoncturels ou à court terme des guerres divergent en fonction des situations, de l’intensité des conflits ou de l’efficacité de la politique adoptée pour les contrer, de nombreux travaux ont avancé l’idée que les conflits majeurs étaient liés aux cycles longs de l’économie. Les guerres seraient un mode de régulation du système économique mondial et auraient un effet structurel plus profond sur les économies en conflit.
Aussi, l’analyse du coût de la guerre doit être appréhendée selon une grille multidimensionnelle intégrant les coûts militaires directs, les destructions d’infrastructures, les pertes humaines et les effets macroéconomiques systémiques. Ces coûts, cumulés et interdépendants entre dépenses, dépassent largement les budgets immédiats et s’inscrivent dans une logique de destruction de capital (physique, humain et institutionnel) dont les effets s’étalent sur plusieurs décennies. Dans cette perspective, qu’en est-il de la guerre actuelle au Moyen-Orient ?
Les guerres sont-elles inscrites dans le cycle économique ?
Nikolaï Kondratieff, l’économiste russe, avait émis, dans les années vingt du siècle passé, l’hypothèse que l’économie capitaliste évoluait selon des cycles longs, d’une durée totale de 50 à 60 ans. Les dix cycles de Kondratieff sur la période 1495-1980 se décomposent en quatre phases : expansion, guerre, stagnation et reprise. Dans le cycle, la guerre est traditionnellement associée à la phase d’expansion ou à la transition vers le déclin, agissant comme un catalyseur pour stimuler une économie stagnante, corriger les déséquilibres et accélérer l’innovation technologique.
N. Kondratieff avait effectivement établi un lien entre guerres et cycles économiques longs : les premières coïncidaient avec les secondes. Les nations se battent pour s’assurer la domination. Des travaux plus récents ont permis de mettre en valeur plusieurs éléments : dans les phases d’expansion, les vagues ne révèlent pas une fréquence des guerres plus fortes que les phases de dépression. En revanche, l’intensité des conflits est plus élevée dans les premières que dans les secondes. Les guerres contribuent à la synchronisation du cycle entre les différentes économies nationales. Elles sont un phénomène récurrent qui exacerbe les violences structurelles. Chaque fois qu’une guerre majeure éclate, il en surgit une puissance dominante pour un siècle et demi. D’où un décalage entre cycle de puissance et cycle économique.
L’hypothèse d’une périodicité des conflits demeure controversée. Certes, les cycles n’ont pas disparu mais la nature des cycles pourrait avoir été modifiée par la mondialisation et par l’impact des nouvelles technologies. Quant aux guerres, si elles surgissent toujours aux quatre coins du monde, elles semblent avoir perdu le rôle de synchronisation économique qu’elles ont joué entre les nations par le passé. Certains considèrent que cette fonction d’horloge ou de mise à niveau du cycle semble aujourd’hui relayée plus efficacement par la Bourse et les crises financières.
Statistiquement, les guerres sont plutôt favorables aux marchés boursiers. Les cours baissent avant les hostilités et remontent ensuite à la hausse, stimulés par le “patriotisme” et l’augmentation des dépenses publiques.
L’impact psychologique d’une guerre (stockage des biens consommables, gel des investissements) a une traduction économique beaucoup plus forte que la contrainte financière. Cela s’est passé ainsi pendant la Seconde Guerre mondiale (1941-1953), la guerre de Corée (1950-1953), du Vietnam (1965-1973) et celle du Koweït en 1991. Ainsi, l’inflation américaine des années 60, qui entraîna l’abandon de l’étalon-or, la chute des monnaies européennes et la récession des années 70, ne sont pas dues aux seules dépenses vietnamiennes, même si elles y contribuent.
De même, l’idée que la récession économique de 1993 découle mécaniquement de la guerre du Golfe de 1991 a été réfutée par les historiens de l’économie. Outre que le cycle conjoncturel était déjà orienté vers la baisse, le conflit s’est dénoué dans le temps prévu et s’est réalisé à coût réduit – pris en charge à 80 % par les alliés des États-Unis.
Toujours est-il que le nombre de nations en conflit dans le monde a fortement augmenté depuis la chute du mur de Berlin. En 2000-2010, il s’établissait à plus de 60. Les experts considèrent que leur nombre s’est accumulé au cours de ces dernières années, compte tenu du besoin impérieux d’accès aux ressources vitales. D’après les spécialistes, la lutte pour ces ressources naturelles et énergétiques concerne aussi bien le pétrole, avec pour corollaire la tension persistante au Moyen-Orient, que le gaz et l’or noir de la mer Caspienne, avec un effet déstabilisateur certain sur la région du Caucase.
Mais les hydrocarbures ne sont pas les seuls motifs d’affrontements. Les ressources minières – les diamants notamment – et les bois précieux sont autant d’enjeux géostratégiques. La lutte pour l’eau, ressource vitale autant que “transnationale”, s’est intensifiée. De ces conflits, connus et plus ou moins localisés, sont apparues de nouvelles menaces à l’échelle d’un monde fortement mondialisé (terrorisme, économies mafieuses). La mondialisation, qui permet un déplacement souvent sans contrôle des individus et des produits, a été un facteur déterminant de la mondialisation des conflits (fragmentation des États et explosion de nouveaux États-nations). Il faut aussi compter avec la technologie, les instruments de communication désignés et leur diffusion géographique.





