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Maxime Prévot: The United States remains an ally, even if it will not be the same ally tomorrow as yesterday

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Au programme, un colloque sur le droit international humanitaire et la société civile au Centre Nobel de la paix, une visite de la base aérienne de Sola, avec démonstration d’un exercice de missiles sol-air NASAM, la visite du navire d’installation The Norse Wind à Søre Akershuskai, une table ronde sur l’éolien offshore ou encore un séminaire d’affaires sur la sécurité énergétique et le captage et le stockage du carbone à Stavanger.

Maxime Prévot, ministre des Affaires étrangères, nous a accordé un entretien long. Il évoque les enjeux majeurs de cette visite éminemment stratégique dans un pays de l’Otan qui partage les valeurs de la Belgique.

Maxime Prévot au Chili : “Nous devons, nous Européens, chercher de nouveaux partenaires et réduire notre dépendance à certains alliés historiques”. Paris Match, juillet 2025

En ces temps troublés où des alliances traditionnelles peuvent sembler moins fiables, les visites d’État dans des pays comme le Vietnam et le Chili en 2025, ou la Norvège aujourd’hui, permettent de renforcer les liens et de diversifier les alliances…

Maxime Prévot. Les États-Unis restent un allié, même si ce ne sera pas demain le même allié qu’hier. Il est évident que l’attitude américaine, aujourd’hui faite d’insécurité et d’imprévisibilité, renforce plus que jamais la nécessité de diversifier nos partenaires diplomatiques, économiques et énergétiques. À ce titre, travailler avec l’Amérique latine, l’Asie et l’Afrique est éminemment stratégique, surtout pour un pays comme le nôtre, dont 85% du PIB dépend des exportations. Nous sommes une économie ouverte extrêmement sensible aux fluctuations internationales. Nous devons donc accélérer la conclusion d’accords commerciaux et diversifier nos alliances. Le Vietnam est un pays important puisque, dans un rayon de cinq heures de vol d’avion depuis sa capitale, on trouve près de 50% de la population mondiale. L’Inde, la démocratie la plus peuplée du monde, est également éminemment stratégique, ainsi que les pays du Golfe. Et nos voisins européens sont évidemment au premier rang de nos alliés.

La Norvège n’est pas un membre de l’Union européenne, mais fait partie de l’Otan. Sa position, son histoire, ses valeurs font du pays un allié solide, particulièrement précieux.

Elle joue un rôle crucial, parce qu’elle est sur le continent européen sans être dans l’Union. Espérons qu’elle puisse un jour rejoindre celle-ci, mais c’est aux Norvégiens d’en décider. Le pays est aussi l’un de nos principaux fournisseurs énergétiques. Entre la Norvège et la Belgique se trouve un pipeline sous-marin de 814 km, l’un des plus longs du monde, qui permet d’acheminer le pétrole et le gaz jusqu’à Zeebruges, à partir duquel il est réparti dans le reste de l’Europe. Aujourd’hui, 90 % de nos importations norvégiennes sont constituées de gaz et de pétrole. Au-delà de la question énergétique, sur laquelle nous devons continuer de travailler avec la Norvège – en cette période plus que jamais vu les incertitudes d’approvisionnement énergétique dues à la situation dans le Golfe -, nous souhaitons faire de la mer du Nord, que nous avons en commun, un corridor majeur pour le transport de CO2, afin de l’acheminer depuis la Belgique et le cœur de l’Europe jusqu’en Norvège, où il serait stocké. La Norvège souhaite également développer largement l’éolien offshore, et la Belgique peut se prévaloir d’une expertise mondiale en la matière. Plusieurs entreprises belges sont partenaires de grands chantiers norvégiens.

Sur le plan militaire, le programme de cette visite comptait notamment une visite de la base aérienne de Sola, et la démonstration d’un exercice de missiles sol-air Nasam (Norwegian Advanced Surface-to-Air Missile System), en présence du ministre de la Défense Theo Francken.

Nous avons récemment décidé, en matière de défense, d’acquérir ce système de protection aérienne. La Belgique devrait en acheter dix. Nous n’avons pas, en cette matière, fait le choix de l’équipement américain.

Le nord du globe est une énorme source de convoitises, et constitue de fait un lieu stratégique crucial. Cela rend plus prégnants encore les échanges et passerelles entre la Belgique et la Norvège.

La Norvège occupe, de fait, une position stratégique importante. Il ne faut pas oublier non plus l’entrée dans l’Otan de ses voisins, comme la Suède et la Finlande. Ils sentent la menace russe. Cela fait des décennies que la Norvège plaide pour que l’Otan fasse de l’Arctique une priorité. On ne peut pas négliger sa dimension géopolitique et militaire. C’est aussi la raison pour laquelle les États-Unis s’intéressent autant au Groenland. Outre la question des minerais, dans les mers autour du pôle Nord, on trouve quantité de sous-marins russes et la Chine a elle-même publiquement annoncé qu’elle souhaitait, d’ici 2030, se déployer stratégiquement dans cette zone. La proximité géographique entre ces grandes superpuissances est très forte. C’est donc un enjeu majeur. Nous avons en Belgique un envoyé spécial pour les pôles. Il doit désormais intégrer beaucoup plus cette dimension militaire dans son travail, là où, historiquement, l’enjeu était surtout scientifique.

Il a été beaucoup question ces derniers temps de la présence de navires-espions russes dans cette zone nord. La lutte contre l’espionnage semble marquer un nouveau tournant dans le contexte géopolitique actuel.

C’est l’illustration du caractère sensible de la zone. Et de l’attitude russe. Plus largement, parlant des Russes et de leur flotte fantôme, la Belgique a arraisonné il y a quelques semaines en mer du Nord un tanker qui battait un autre pavillon, mais qui a été identifié comme étant un transporteur de pétrole d’origine russe. Nous devons éviter que la Russie ne tire profit de sa vente de pétrole pour alimenter sa guerre contre l’Ukraine. Il nous faut donc contrarier ses plans. Chaque fois qu’on arrête un tanker, ce sont des millions en moins dans ses caisses. Ce bateau est actuellement coincé à Zeebruges. Une amende de 10 millions lui a été infligée, son équipage est bloqué. Des situations comme celle-là, à l’initiative de plusieurs pays européens, doivent se multiplier.

La Norvège joue un rôle crucial, parce qu’elle est sur le continent européen sans être dans l’Union. Espérons qu’elle puisse un jour rejoindre celle-ci, mais c’est aux Norvégiens d’en décider.

En Norvège, les candidats au service militaire sont choisis en fonction de leur motivation et de leurs qualifications. Le pays a été le premier membre de l’Otan à adopter la conscription universelle en 2015. Parmi les quelque 60 000 hommes et femmes éligibles chaque année, seul un groupe restreint est sélectionné pour des tests physiques en fonction des résultats d’un questionnaire, ce qui réduit encore le nombre de conscrits. Environ 9 000 personnes, dont environ un tiers de femmes, effectuent chaque année un service militaire obligatoire. Des entretiens montrent que les jeunes Norvégiens considèrent le service militaire comme un tremplin pour leur avenir professionnel. Le gouvernement norvégien a annoncé en avril 2024 son intention d’augmenter le nombre de conscrits de 9 000 à 13 500 par an d’ici 2036. Ce modèle peut-il être à vos yeux une source d’inspiration pour la Belgique et d’autres pays de l’UE ?

On n’en est pas au niveau belge et on n’en est pas non plus à décréter ce genre d’initiative à l’échelle européenne, puisque cela relève de la souveraineté des États membres. Mais il est légitime que la question se pose. Plusieurs pays dans le monde ont décidé de relancer cette conscription et s’interrogent sur le retour du service militaire obligatoire. La Croatie, la Lettonie, le Danemark et l’Estonie ont récemment réintroduit le service militaire ou la conscription. Je ne pense pas que la Belgique soit mûre pour cela. La priorité est d’abord de renforcer notre armée en ressources humaines et en équipement, et de pouvoir participer à l’effort collectif de l’Otan. Notre pays ne peut pas se permettre budgétairement d’essayer à lui seul d’avoir la meilleure armée du monde. L’effort doit être partagé et c’est pour cela qu’on doit faire de la pédagogie. Notamment en expliquant pourquoi on acquiert des F-35, qui sont parfois dénoncés par certains citoyens au motif qu’ils sont coûteux ou américains. Malgré tout le respect que j’ai pour notre marine, on ne peut pas dire que nos quelques frégates suffisent pour que notre pays soit à la pointe. L’Otan demande surtout à la France, à l’Espagne, au Portugal, à la Grèce et à l’Italie, qui ont les pieds dans l’eau, d’apporter une contribution sous l’angle de la défense maritime. En revanche, en matière de déminage maritime, nous bénéficions d’une expertise reconnue internationalement. Nous disposons également d’une armée terrestre bien équipée, mais proportionnellement faible en nombre de soldats. Nous pouvons cependant nous prévaloir d’avoir des forces spéciales extrêmement entraînées et qui s’inscrivent réellement dans le top mondial. Dans l’aviation, nous avons historiquement une force d’intervention importante avec l’ensemble de nos F-16. Le diagnostic global fait état de la nécessité de renforcer le volet cyber, le volet drones, l’armée de terre, la marine, mais il a été demandé par l’Otan que notre contribution à la protection collective se fasse à travers nos avions de chasse. Et donc les F-35, parce que c’est le modèle que le gouvernement Michel avait choisi à l’époque. Notre flotte est trop petite pour nous permettre d’avoir deux modèles d’avions différents. Si le gouvernement actuel a décidé, pour répondre aux exigences de l’Otan, d’acquérir des avions supplémentaires et qu’elle a choisi de prendre des F-35 plutôt que d’autres modèles, c’est précisément pour n’avoir qu’un seul type d’appareil sur lequel se former, assurer la maintenance et développer notre expertise. C’est une simple question de bon sens. Certains râlent actuellement, je l’ai dit, parce que c’est un achat américain et qu’ils estiment que nous sommes mal traités par notre partenaire transatlantique. Bien sûr que la préférence européenne s’impose pour la plupart de nos achats militaires, mais si, dans quelques années, nous sommes réellement confrontés à l’obligation de mobiliser nos avions sur un théâtre de guerre, nous devrons nous assurer que nos soldats disposent du meilleur appareil pour revenir en vie. Et le débat ne portera pas sur la nationalité de l’entreprise qui a fabriqué l’avion. Aujourd’hui, le F-35 est l’avion furtif le plus performant au monde.

L’amitié historique qui lie les familles royales belge et norvégienne est un atout non négligeable dans ce type de visite. Le rôle des Souverains dans de tels déplacements n’est plus à démontrer.

Avoir en Belgique une monarchie avec, comme c’est le cas, un souverain qui s’implique, est effectivement un atout sur la scène internationale. Le roi Philippe ouvre un grand nombre de portes et est un vrai adjuvant de notre diplomatie et de notre économie. Je l’ai encore mesuré récemment à la faveur des opérations de rapatriement des touristes belges coincés dans les pays du Golfe. Le fait que le Souverain ait pris son téléphone pour contacter chacun de ses homologues dans ces monarchies et dire la solidarité de la Belgique a été extrêmement apprécié et remarqué. C’est aussi ce qui a permis d’offrir à la Belgique des créneaux de décollage depuis l’aéroport de Dubaï, ce que nous n’avions pas avant que le Roi n’intervienne. En dehors de la première opération d’évacuation qui s’est effectuée via Oman, après plusieurs heures de bus, de nombreux Belges ont pu directement repartir de Dubaï sans avoir à faire ce chemin de croix jusqu’à Mascate. Ce qui m’importe aussi, c’est la solidarité européenne : nous avons pu placer des compatriotes sur des vols affrétés par d’autres pays européens et, à l’inverse, les vols belges ont également permis de rapatrier d’autres Européens – des Français, des Hollandais, des Luxembourgeois, des Suédois, des Espagnols, des Slovènes. Ça, c’est l’Europe en action.

La monarchie constitutionnelle telle que nous la connaissons présente des forces certaines. Est-ce à vos yeux un système ancré dans la modernité ?

Le système est plus moderne qu’on ne l’imagine, dans le sens où il représente aussi une source de stabilité. Dans un monde qui, parfois, va dans tous les sens comme une poule sans tête, avoir des repères fiables est une grande valeur ajoutée. Et cela permet de consolider des partenariats dans le temps. La relation de confiance construite dans la durée permet alors d’ouvrir des portes qui n’auraient pas pu être systématiquement ouvertes dans le cadre des cycles courts d’élections présidentielles. Nous avons, en outre, un roi qui agit très bien. Je ne le dis pas parce que je m’y sens obligé, ni pour le flatter, mais parce que mon expérience professionnelle à ses côtés me permet de l’attester. Le Souverain s’informe, s’implique, cherche sans cesse à poser les actes utiles à l’intérêt socio-économique de sa population. Évidemment, il est tenu dans son rôle protocolaire à un devoir de réserve qui est parfois mal compris par les citoyens. Ceux-ci peuvent assimiler cette prudence dans la prise de parole à de la timidité ou une mise en retrait. Il n’y a rien de plus faux. C’est parce que la parole publique du Roi est rare qu’elle est forte.

Dans plusieurs discours, le roi Philippe a souligné les forces du multilatéralisme, le respect du droit international. Cela nous ramène en Norvège, et aux valeurs partagées entre nos deux pays.

Ces valeurs partagées sont une force de l’Europe au sens large. Il faut s’en prévaloir et continuer à les travailler. Cela fait partie de notre culture et de notre plus-value à long terme. Il est absolument vital de développer encore ce volet. Car, de fait, la Norvège est aussi un pays fervent défenseur du multilatéralisme et d’un ordre mondial basé sur des règles, celles qui protègent nos démocraties de tous les excès ou actes hostiles. C’est plus que jamais précieux et nécessaire.